AVEC GRÂCE

19 août 2015 · Théatre

D’après Le marin rejeté par la mer de Yukio Mishima, etc.
Adaptation et mise en scène : Clément Camar-Mercier/Les Fossés Rouges
Avec : Baptiste Dezerces, Thibault Perrenoud, Arthur Guillot et Valentine Krasnochok
Scénographie : Augustin Collet
Création lumières : Xavier Duthu
Collaboration artistique : François Regnault, Etienne Gaume/Les Fossés Rouges
Création Les Fossés Rouges – 201


DANS MON THÉÂTRE DU MEURTRE !
par François Regnault, Collaborateur artistique
Ce serait comme l’enfance d’un meurtrier, comme il y eut « L’enfance d’un chef »  sous la plume brillante de Sartre. L’invention est de Mishima Yukio, dont je visitai, avec Maurice Béjart, la tombe, dans l’immense et pacifique cimetière des environs de Tokyo, où j’imaginai le corps fendu et la tête séparée de celui qui, selon la coutume, portait désormais son nom bouddhiste. Car c’est de cet inquiétant et superbe récit :  Le marin rejeté par la mer, de l’un des plus grands écrivains japonais, que l’on tire cette pièce de théâtre.

L’exercice était d’autant plus difficile que plusieurs épisodes du roman semblaient résister au passage à la scène (même si l’on sait que, quand il voulait, Mishima maîtrisait aussi bien la scène, comme ses « Nô » en témoignent) : par exemple, comment faire en sorte de montrer l’enfant pervers (« forcément pervers », eût dit Marguerite Duras !) en train de se faire sa « scène primitive » à regarder par un trou dans le mur sa mère baiser avec le marin recueilli par elle ; comment montrer l’enfant s’exerçant avec son camarade bienaimé à martyriser un chat (oui, comment feriez-vous cela, en dépit de la Société Protectrice des Animaux ?), avant d’en appliquer les résultats sur le marin, et devenir grâce à cela, avant seize ans, un homme, c’est-à-dire un tueur, car il ne semble pas que l’animal tue pour le plaisir de tuer. Mais voire !

N’alléguez pas, s’il vous plaît, l’âme japonaise, supposée fervente en sévices, nous sommes ici peut-être en France, qui fabrique à présent ses tueurs grâce à des stages intensifs hors de ses frontières ! D’ailleurs, l’action se passe en 1937 au Japon, mais aussi bien ailleurs et dans n’importe quel pays, comme on l’indique au début.

Dès lors, les scènes, de statuts différents, d’une essentielle variété, constituent une authentique pièce de théâtre, propre à admettre dans sa construction habile et complexe, à la fois la discussion et l’autobiographie, la nostalgie et l’action, la citation (comme un parallèle saisissant entre l’analyse scientifique du virus du sida par la mère et le rituel théologique de purification, tiré du Livre des Nombres dans la Bible, exposé par le marin), ainsi que des incantations récitées par les deux jeunes garçons vers la fin de leur initiation maléfique.

Sans parler de l’évocation de ce trouble éjaculatoire que Mishima éprouva devant la jouissance du Saint Sébastien nu de Guido Reni à l’acmé de son supplice. Ainsi l’on va de surprise en surprise, mais irréversiblement, implacablement, irrémédiablement vers le supplice du marin.

L’essentiel est que tout se passe « avec grâce » car c’est ainsi qu’on imagine, lorsqu’on songe au Japon, à la grâce des cerisiers en fleur à l’éclosion desquels on assiste comme à une cérémonie, à la grâce du tir à l’arc (dans le bouddhisme zen), comme à la grâce d’un meurtre réussi, raffiné, élégant, presque humoristique. Aussi songeais-je, moi, à ce passage de Pour introduire au narcissisme, que je me redis souvent, avec Freud : « Le charme de l’enfant repose en bonne partie sur son narcissisme, le fait qu’il se suffit à lui-même, son inaccessibilité ; de même le charme de certains animaux qui semblent ne pas se soucier de nous comme les chats et les grands animaux de proie ; et de même le grand criminel et l’humoriste forcent notre intérêt, lorsque la poésie nous les représente, par ce narcissisme conséquent qu’ils savent montrer en tenant à distance de leur moi tout ce qui le diminuerait. »

Nul doute que loin de vous effrayer, encore moins de vous scandaliser, vous serez conquis et charmés par cette distance que le théâtre implique.

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