POLYEUCTE

18 août 2015 · Théatre

POLYEUCTE
de Pierre Corneille

Mise en scène : Brigitte Jaques-Wajeman/Compagnie Pandora
Dramaturgie : François Regnault ; Clément Camar-Mercier/Les Fossés Rouges
Assistant : Pascal Bekkar
Scénographie et lumières : Emmanuel Peduzzi
Avec : Clément Bresson, Aurore Paris, Marc Siemiatycki, Bertrand Suarez-Pazos,…

Création le 4 février 2016 au Théâtre de la Ville – Paris.
Du Jeudi 4 au samedi 20 février – Théâtre de la Ville – Abbesses
Le 1er mars – Théâtre des 13 Arches à Brive
Le 14 mars – SN61 à Alencon
Le 18 mars – Théâtre de Fontainebleau
Les 3 et 4 mai – MCA Amiens

 

Polyeucte : pour en finir avec le jugement des fanatiques, des indifférents, et de quelques autres.
Par François Regnault, dramaturge

« Nous pouvons surprendre l’innocence solitaire lorsqu’elle a soif d’amour, et la putain à quatre sous, lorsqu’elle lit du Schiller… Dieu et le diable, nous les voyons se compromettre l’un l’autre, et nous ne pouvons nous défaire de l’impression qu’ils sont saouls, tous les deux… »
L’Homme masqué dans L’éveil du printemps, de Frank Wedekind.
Le spectateur jugera comme il le voudra cette entreprise de monter Polyeucte en ces « temps troublés » (ou « temps de disette », l’expression est de Hölderlin), mais nous voudrions auparavant lui confier quelques-unes des réflexions qui auront été les nôtres !
C’est-à-dire de ne pas savoir d’entrée de jeu si Polyeucte est un grand saint ou un grand monstre (voire un petit monstre !), s’il représente le vrai Christianisme ou sa contrefaçon, s’il est un héros du martyrologe de l’Eglise catholique apostolique et romaine, ou si, comme le XVIIe siècle s’en méfia (on conseilla à Corneille chez la Marquise de Rambouillet, où il avait lu sa pièce, de ne surtout pas la présenter au public), c’est un fanatique plutôt dangereux, comme Voltaire, qui admire la pièce, le dénomme, encore moins si c’est un chef d’œuvre de la France chrétienne et patriotique, et cette sorte de Grand-œuvre mystique, que célébra Charles Péguy.

Je voudrais énumérer quelques-unes des équivoques qui ne manqueront pas de nous être opposées, si la pièce atteint son but. On nous dira :
1. Vous voulez nous montrer un fanatique qui s’engage dans une entreprise chrétienne pour nous faire comprendre, approuver ou condamner, ceux qui s’engagent dans une aventure islamique. Mais quel rapport ? Ce saint converti se sacrifiait au Dieu des chrétiens, tandis que les jeunes qui s’engagent dans le Jihad islamique qui se vouent au meurtre et à la terreur.
Soit. Mais le théâtre ne commence pas par des conclusions, il commence par des questions, il peint des personnages, il analyse leurs rapports, et, de plus, au moins depuis Aristote, il ne cherche pas à nous peindre des héros parfaits. A partir de quoi la réponse est ouverte, et peut-être que le grand poète mort il y a plus de trois cents ans a-t-il bel et bien des clefs pour ceux qui, mutatis mutandis, voudraient pénétrer aujourd’hui dans l’âme d’un jeune homme épris d’idéal et d’absolu, ou d’horreur et du goût de la mort. Ensuite, vous examinerez ce mutatis mutandis, et vous jugerez, en connaissance de cause, ayant expérimenté de façon sensible des acteurs agissants à partir de leurs désirs ou de leurs pulsions, et non un combat d’idées en l’air. Ensuite, vous pourrez bien sûr distinguer entre Félix, qui envoie les chrétiens à la mort, et Caseneuve, qui ne veut qu’arrêter les terroristes.

2. Vous mettez en question la sainteté de Polyeucte au moment même où les chrétiens, suspects à leurs adversaires, sont de nouveau persécutés, où on incendie les églises, où on sélectionne les chrétiens dans les naufrages pour les distinguer des musulmans et où on les jette à l’eau pour alléger les cargos surchargés, alors que la pauvre Polyeucte n’a fait que casser deux ou trois marbres païens ! Décidément, vous n’avez aucune pudeur !
Soit. Mais qui suppose que nous approuverions qu’on jette des chrétiens par-dessus bord pour venger les Romains qui ont vu leurs idoles fracassées ? Qui croit qu’on approuve l’infanticide quand on monte Médée ? Ou la Cléopatre de Rodogune qui veut la mort de ses fils et dont pourtant Corneille va jusqu’à dire d’elle : « il n’y a pas de parricide qui lui fasse horreur[…], mais tous ses crimes sot accompagnés d’une grandeur d’âme, qui a queleu chose de si haut, qu’on même temps qu’on déteste ses actions, on admire la source d’où elles partent. »Mais faut-il admirer la grandeur d’âme de ceux qui se vouent à se sacrifier pour une cause épouvantable ? La question est-elle là ? « Il s’avère, dit Lacan, que l’offrande à des dieux obscurs d’un objet de sacrifice est quelque chose à qui peu de sujets peuvent ne pas succomber, dans une monstrueuse capture. » [Le Séminaire, Livre XI, p.247]

3. Vous avez bien raison de montrer que ce Polyeucte ne vaut pas plus cher que ceux qui détruisent les idoles de Mossoul, mais vous deviez aller plus loin. Que ne montez-vous plutôt une pièce montrant les massacres des Infidèles par les Croisés, où le Torquemada de Victor Hugo, pour rappeler l’Inquisition chrétienne qui fit tant de victimes, et fut, en outre, un modèle de l’obscurantisme et l’école lointaine de ceux qui ont assassiné les dessinateurs de Charlie Hebdo ! Comme votre Polyeucte est gentil ! Comme au fond vous l’admirez ! Bien plus, vous le sauvez ! Sous couvert de poser une question, vous faites un théâtre mine de rien apologétique. Ou encore, sinon militant, du moins dialectique, et on se demandait déjà en 68 si la dialectique pouvait casser des briques

Bien d’autres positions sont encore possibles, qu’on peut imaginer, et que je ne doute pas que nous ne rencontrions !

Au fond, pourquoi monter Polyeucte ? Pourquoi forcer le théâtre à témoigner des problèmes de notre temps ? Ne pouvez-vous en rester à son train ordinaire : le mari, la femme et l’amant ? des jeunes qui ne trouvent pas de travail et qui deviennent délinquants, sans aller jusqu’en Syrie ? le problème des subventions, de la Culture ? Ou, plus politiques : la dénonciation de la montée du nazisme ? Une attaque plus directe contre le racisme et l’antisémitisme ? Le Mahomet de Voltaire ? Au fond, vous vous trompez d’ennemi !

Eh bien ! on monte une pièce parce qu’on ne sait pas comment elle va traiter sa propre situation, à elle, dans la conjoncture où elle est jouée, et c’est pour la connaître qu’on le fait. On lui demande de nous éclairer, voire de brouiller les pistes, la simplicité des réponses, les idéologies convenues, de reposer les questions autrement, de s’arracher à une conjoncture trop facilement déchiffrée, à une opinion trop évidente, à un consensus paresseux. Et de même que Heidegger (douteux exemple, au demeurant) soutenait que la philosophie avait pour fonction de compliquer les problèmes, et non pas de les simplifier, le théâtre a sans doute le désir – immémorial – de raconter autrement les aventures des hommes, de façon à profiter de l’identification que les sujets ne manqueront pas d’opérer avec leurs propre situation, si la pièce est réussie, pour créer une distance à l’égard de cette situation. Le principe de Brecht, en somme  (dommage qu’il ne se soit pas intéressé à Polyeucte, mais au fond, n’est-ce pas à nous de la faire à sa place ?)
Pour en arriver à ce que Michel Foucault considérait volontiers comme une tâche éthique essentielle : se déprendre de soi ! C’est l’unique catharsis.
Et croyez-le bien, nous de même, lorsque nous avons adhéré au désir du metteur en scène de présenter son Polyeucte après tant d’autres pièces de Corneille, c’est aussi ce que nous nous sommes proposé, et c’est encore à vous qu’il reviendra de nous dire si nous y sommes parvenus.